Ce que Tolkien savait – et que la plupart des histoires oublient

Constellation évoquant les personnages interconnectés de la saga fantasy Les Chroniques Chaotiques

Il y a une scène dans Le Seigneur des Anneaux que beaucoup de lecteurs ont oublié. Pas la bataille du Gouffre de Helm. Pas la destruction de l’Anneau. Une scène bien plus petite – Sam, assis dans le noir à Cirith Ungol, qui se demande dans quelle partie de l’histoire ils se trouvent.

C’est une question de conteur, pas de hobbit. C’est une phrase qui a une résonance particulière et qui est bien plus importante qu’il n’y parait.

Parce qu’elle dit quelque chose d’essentiel : les grandes histoires ne se racontent pas depuis un seul point de vue. Elles ont une forme que personne à l’intérieur ne peut voir. Elles existent dans l’espace entre les personnages – dans ce que chacun ignore de l’autre, dans ce que chacun porte sans pouvoir le poser.

Sam est fidèle jusqu’à l’abnégation. Frodon porte un fardeau qui le consume. Aragorn refuse ce qu’il est. Gandalf sait des choses qu’il ne peut pas dire. Aucun ne suffit seul. Et c’est précisément pour ça que leur histoire tient.

Ce n’est pas un hasard de construction. C’est une conviction sur ce qu’est une histoire.

La galerie ne suffit pas

On confond souvent richesse et nombre. Un roman avec dix personnages n’est pas forcément plus riche qu’un roman avec trois – si ces dix personnages existent chacun de leur côté, avec leurs qualités et leurs défauts, sans jamais vraiment entrer en collision.

Ce qui rend un groupe de personnages vivant, ce n’est pas la diversité des tempéraments. C’est la tension entre les désirs. C’est le fait que ce que l’un cherche rend plus difficile ce que l’autre cherche. Que leurs blessures respectives créent des angles morts que seul un autre peut voir – ou refuser de voir.

Ce n’est pas une galerie. C’est une constellation. Et dans une constellation, ce sont les espaces entre les étoiles qui dessinent la figure.

Ce que chacun porte

Dans L’Âge des Oublis, je n’ai pas cherché à écrire des types. J’ai cherché à écrire des gens qui ont une histoire que le récit ne raconte pas entièrement – parce que les vraies personnes portent toujours plus que ce qu’elles montrent.

Armand s’impose une exigence que personne d’autre ne lui demande. Il traque ses propres erreurs avec la même rigueur qu’un ennemi. Ce qu’il n’a pas encore compris : les émotions qu’il méprise en lui sont précisément ce qui le rend humain – et redoutable.

Julius est l’homme vers qui l’on vient chercher les mots justes. Il les a toujours. Sauf pour lui-même. La violence l’a atteint trop tôt, et depuis, il n’arrive pas à se regarder avec la même bienveillance qu’il accorde aux autres. Il sait ce qu’il faudrait se dire. Il n’y parvient pas.

Aïdan doute de tout, sauf de ce qu’il ressent. Dans un groupe où chacun dissimule quelque chose, c’est presque une anomalie. Mais il a quelque chose que les autres n’ont pas toujours – la bonté comme réflexe. Alors il apprendra à se battre. Pas pour devenir fort, mais pour protéger ce qui compte. Ce qu’il deviendra ? Il ne le sait pas encore. Mais il le deviendra avec une sincérité que personne autour de lui ne possède tout à fait.

Yéos ne semble jamais pouvoir être au sérieux – et c’est précisément ce qu’il veut. Sous sa désinvolture, se cache quelque chose d’ancien et de définitif. Il a choisi une cible, une seule, et il n’y a pas de limite qu’il ne franchirait pas pour l’atteindre – pas même le bien-être de ceux qu’il croise. Est-ce de la vengeance ? De la conviction ? Le texte ne tranche pas.

Rosie provoque avant qu’on puisse lui faire du mal. Elle est en colère et ne se laisse pas faire. Les réflexes sont plus rapides que les intentions – et plus anciens. Elle restera jusqu’au bout celle qui peut envoyer balader le plus noble des hommes d’un mot. C’est sa force. C’est aussi sa prison.

Alexander ne parle pas de lui. Il n’a pas besoin de parler. Il accomplit. Ce mutisme n’est pas de la froideur – c’est quelque chose de plus lourd, quelque chose qu’il s’oblige à mettre de côté. Une culpabilité ? Un deuil ? Quelque chose enfoui sous le devoir.

Castiel sait des choses qu’il ne devrait pas savoir et ignore des choses qu’il devrait pouvoir nommer. Mais surtout il agit et fait des choses qu’il ne devrait pas faire. Cela ne le trouble pas. Ce qui le trouble, c’est le regard de ceux qu’il aime quand ils l’apprennent. Il peut traverser la zone grise sans trembler. Il ne peut pas supporter d’y être vu.

Paleksios est un homme de gestes concrets dans un monde qui ne l’est pas toujours. Sa fille lui échappe d’une façon qu’il ne comprendra jamais tout à fait. Mais Paleksios n’attend pas de comprendre pour agir. Il protège comme son honneur et ses valeurs le lui dictent. Cela n’a pas à être suffisant ou insuffisant. Cela doit simplement être juste.

Ilyhndiel. Quelques mots seulement, parce que ce personnage ne se raconte pas facilement. Un visage qui ne bouge pas. Un rire qui surgit une fois, au mauvais moment, pour la mauvaise raison – et qui disparaît aussi vite. Il y a plus derrière. Beaucoup plus.

L'entrelacement

Aïdan, Rosie et Julius n’étaient pas supposés se retrouver dans cette histoire. Chacun avait ses raisons d’être là – aucune n’impliquait ce qui allait suivre. Mais c’est souvent ainsi que les grandes histoires commencent : par une erreur de calcul. Et la question n’est plus alors ce qu’ils étaient avant. C’est ce que le choc entre eux va produire.

Les grandes histoires ne se racontent pas depuis un seul point de vue parce que la vérité d’un personnage n’est accessible qu’à travers ce que les autres font de lui. Frodon vu par Sam n’est pas le même que Frodon vu par lui-même. Jaime Lannister vu par Brienne n’est pas le même que Jaime Lannister vu par le reste du monde.

C’est ça, l’entrelacement. Pas la complémentarité des forces. La collision des façons de voir. Ce que l’un ne peut pas percevoir, l’autre le perçoit trop bien. Ce que l’un ne peut pas faire, l’autre le fait sans y penser. Et dans ces espaces – entre la lucidité de Julius et la froideur d’Alexander, entre l’exigence d’Armand et la désinvolture de Yéos, entre la colère de Rosie et la sincérité candide d’Aïdan – quelque chose se construit que personne n’a prévu.

C’est pour ça qu’une grande histoire n’est jamais le fait d’un seul être. Pas parce qu’un seul ne suffirait pas à la raconter. Parce qu’un seul ne suffirait pas à la voir.

Ce que j'ai voulu construire

Je n’ai pas voulu écrire un livre à un héros. Pas parce que le héros solitaire ne fonctionne pas – il peut fonctionner. Mais parce que ce n’est pas ainsi que les choses arrivent dans le monde réel.

Les choses arrivent parce que plusieurs gens, avec des histoires différentes, des blessures différentes, des angles morts différents, se retrouvent au même endroit au même moment – et que ce qu’ils font ensemble produit quelque chose qu’aucun n’aurait pu produire seul.

Pas parce qu’ils sont complémentaires dans leurs forces. Parce qu’ils sont complémentaires dans leurs manques.

C’est ça, une constellation. Ce ne sont pas les étoiles. Ce sont les espaces entre elles.

Le tome 1 sort cette année. Si vous voulez être informé avant tout le monde – et recevoir les coulisses de la saga – c’est ici.

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