Un héros ne suffit pas

Imaginez.

Vous êtes dans un train. Le paysage défile et derrière la vitre s’enchainent les habitations, immeubles comme maisons individuelles. Elles ne sont qu’une enfilade où toutes sont aussi identiques que différentes. Et à un moment, vous cessez de regarder sans voir. Et vous réalisez, avec une pleine conscience de la chose :

Derrière chacune de ces fenêtres, il y a quelqu’un.

Et vous vivez cet instant. Car à ce moment-là, celui ou celle que vous imaginez derrière la fenêtre n’est pas un figurant. Vous le percevez dans tout ce qu’un humain a de vie. Quelqu’un avec une histoire, des joies, des peines, des blessures que vous ne connaîtrez jamais. Quelqu’un pour qui peut-être, ce moment, ce même moment où vous regardez défiler les façades, est peut-être le plus important de son existence.

C’est ce vertige-là qui m’a saisi, un matin dans un train. Et dans ce vertige, une évidence s’est imposée :

L’humanité n’est pas une histoire. Elle est 80 milliards d’histoires individuelles.

Des personnes qui ont traversé leur vie avec leurs propres lumières et leurs propres obscurités, sans que personne d’autre n’en connaisse jamais la totalité.

Cette réflexion en a appelé une autre. Puis une autre encore.

Et quelque chose a commencé à prendre forme : une vision qui voulait expliquer le monde tel qu’il est en le plaçant sous une hypothèse que seule la Fantasy permet. Et de là, tout expliquer : la réincarnation, la souffrance, la mémoire, l’individualité. Et le combat immense qui se jouait derrière tout cela, depuis le début des temps, sans que personne ne l’ait jamais vu en entier.

Les Chroniques Chaotiques sont nées de cette vision : et elles ne pouvaient pas être racontées depuis un seul endroit. Ni depuis un seul personnage. Ni depuis un seul monde.

Parce que les grandes histoires ne sont jamais l’œuvre d’une seule personne.

Ce que l'Histoire nous apprend

Prenez n’importe quel événement majeur de l’histoire humaine. Une guerre. L’effondrement d’un empire. Une révolution.

Qui serait le personnage principal ?

Un général qui croit gagner une bataille pendant qu’un simple soldat comprend qu’il la perd. Un roi qui signe un traité sans mesurer que trois royaumes plus loin, quelqu’un vient de prendre une décision qui le rend caduc. Une femme dans une ville assiégée qui fait un choix dont personne ne connaîtra jamais l’impact réel.

Prenons l’époque napoléonienne. Napoléon en était-il le héros ? Oui. Mais aussi les maréchaux qui ont gagné ou perdu les batailles à sa place. Les soldats qui ont traversé la Bérézina. Les diplomates qui ont négocié dans l’ombre. Les populations qui ont subi. Les témoins qui ont écrit. Les traîtres qui ont changé le cours des choses un soir de novembre.

Mais n’aurait-il pas suffi que Napoléon croise une personne que la vie aurait malmené pour tout changer. Un déséquilibré qui l’aurait poignardé au détour d’une rue et qu’il succombe de ses blessures. Imaginez. Notre monde serait-il le même ? Non. Cela se joue toujours à une multitude d’endroits.

L’Histoire, celle avec un grand H, n’a jamais eu un seul personnage principal. Elle est faite d’une constellation de destins qui s’ignorent, se croisent, se percutent, parfois sans même se voir.

Et que dire de la dimension émotionnelle. Croire que ceux qui ont gouverné le destin, au moins en façade, soient fait d’un autre bois et que toutes leurs décisions n’aient été que rationalité pure, serait tout sauf vrai (voir anecdote en fin).

L’humanité et tout ce qui a ou a été construit n’est le résultat que de nos émotions et de nos croyances (pas au sens de la foi ici mais au sens psychologique de la chose).

Voilà ce qu’est l’Histoire. Pas un récit isolé et linéaire, mais une superposition.

Les grands de la littérature le font si bien

Tolkien l’a écrit avec brio. La Terre du Milieu ne survit pas parce que Frodon est courageux. Elle tient debout parce que pendant que Frodon avance vers la Montagne du Destin, Aragorn mène une armée sur un autre front, Gandalf joue une partie diplomatique à Minas Tirith, les Ents dévastent l’Isengard, et Faramir tient un petit bout de terre à l’importance vitale.

Chaque regard apporte quelque chose que les autres ne peuvent pas voir.

George R.R. Martin l’a poussé encore plus loin. Dans A Song of Ice and Fire, il n’y a pas de héros. Il y a des gens. Des personnages qui occupent épisodiquement plus ou moins le centre de l’histoire. Et qui découvrent, souvent trop tard, qu’ils n’en étaient qu’un fil parmi d’autres. La cruauté de Martin, c’est précisément ça : vous avez suivi un personnage pendant 400 ou 2000 pages, vous lui avez tout donné, et l’Histoire le broie parce qu’elle n’attendait pas après lui.

C’est violent et c’est aussi juste qu’injuste.

Parce que c’est exactement comme cela que ça fonctionne. Dans la vraie vie comme dans les grandes fictions.

Le problème du héros unique

Je ne dis pas que le roman à un seul personnage central est une mauvaise chose. Il y a de grandes œuvres construites autour d’un regard unique, et elles ont leur beauté propre.

Mais pour raconter certaines histoires – les histoires qui ont une ambition de monde, pas seulement d’individu – le héros unique devient un leurre.

Un mensonge confortable. Rassurant. Le lecteur sait où regarder, qui aimer, qui suivre. Il n’est jamais perdu.

Mais il est privé de quelque chose d’essentiel : la sensation que ce qui se passe le dépasse. Que les événements ont une ampleur que personne, à l’intérieur de l’histoire, ne peut vraiment mesurer. Que la menace est réelle précisément parce qu’elle n’attend pas qu’un seul homme se dresse contre elle pour avancer.

Un héros unique, c’est une histoire que quelqu’un maîtrise.

Une constellation de personnages, c’est une histoire qui échappe à tout le monde ; y compris à l’auteur parfois.

Pourquoi j'ai fait ce choix

Les Chroniques Chaotiques comptent une dizaine de personnages principaux.

Quand je dis principaux, je veux dire : chacun a son histoire, ses faiblesses et ses travers, ses raisons d’agir ou de ne pas agir, que les autres ne comprennent pas.

Ce n’est pas pour faire compliqué. C’est parce que la menace que j’ai voulu raconter, quelque chose qui œuvre depuis l’origine des temps, bien à l’abri des regards, ne pouvait pas être l’histoire d’un seul personnage et d’un seul point de vue.

Je voulais que l’histoire soit vécue selon plusieurs angles et par plusieurs caractères. Et au final d’être guidée par plusieurs émotions. Pour que chacun puisse s’y reconnaitre et vivre la saga.

Ce que cela a comme conséquence ?

Je vais être honnête : un roman aux multiples points de vue demande un effort au démarrage. Il faut apprivoiser plusieurs voix, plusieurs noms, plusieurs univers intérieurs. Les premières dizaines de pages peuvent déstabiliser quelqu’un habitué à un regard unique.

Mais ce que cela offre en retour est sans commune mesure.

La satisfaction de voir des fils se rejoindre. De comprendre, trois cents pages plus tard, pourquoi cette scène en apparence anodine avait une importance capitale. De réaliser que ce personnage qu’on avait mis de côté était en réalité au cœur de tout.

C’est la même satisfaction qu’on a en lisant l’Histoire à rebours ; quand on comprend enfin comment les pièces s’emboîtaient, et qu’on réalise que personne, à l’époque, ne pouvait le voir.

Et vous, lecteur à un seul regard ou adepte des récits-monde ?

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