La mémoire : un mensonge auquel nous ne pouvons que croire

Prenez un instant et laissez-moi vous guider.

Je vais vous demander de penser à un souvenir profondément ancré en vous. Mais pas un souvenir auquel vous tenez, quelque chose de bien plus anodin. Car je vous préviens, nous allons le modifier et la nouvelle teinte qu’il prendra dépendra du vécu que vous aurez de cette expérience.

Vous avez trouvé votre souvenir ? Oui ? Alors fermez les yeux et revivez-le.

Et maintenant, posez-vous une question simple : est-ce que vous êtes sûr qu’il s’est passé comme cela ?

D’après la science, la réponse est non

En effet la réponse est non. Rien ne s’est jamais passé exactement tel que l’on s’en souvient. Et si cela vous déçoit, alors il faut savoir que cette émotion va venir teinter à nouveau votre souvenir. Car dans les instants à venir, votre esprit va réencoder le souvenir pour le remettre dans sa « boite ». Et ce faisant, il le teintera et le changera à nouveau subtilement en l’associant au dernier moment où vous vous l’êtes remémoré, comme il l’a fait à chaque fois que vous y aviez pensé auparavant.

C’est la raison pour laquelle il était préférable de ne pas invoquer un souvenir auquel vous étiez attaché, au risque de le teinter d’un peu de déception en apprenant que votre vie, telle que vous vous en souvenez, est un mensonge.

La mémoire ne fonctionne pas comme un enregistrement. Elle fonctionne comme une reconstruction. Ou plutôt comme un décodage-réencodage permanent.

Chaque fois que vous vous souvenez de quelque chose, vous ne rejouez pas un fichier stocké quelque part dans votre cerveau. Vous le reconstruisez. À partir de fragments, d’émotions résiduelles, de ce que vous avez appris depuis, de ce que vous voulez croire. Et cette reconstruction modifie le souvenir original. Puis vous le réencoderez, modifiant encore un peu plus le souvenir, en y associant un peu de l’instant auquel vous y avez repensé.

Si bien qu’un souvenir auquel on pense souvent est, paradoxalement, moins fiable qu’un souvenir qu’on n’a jamais revisité.

Ce que vous croyez être votre passé est en partie une fiction que vous co-écrivez avec vous-même, en temps réel, depuis toujours.

La mémoire comme arme narrative

La fantasy a longtemps traité la mémoire comme un accessoire. Un personnage a perdu la mémoire ; mystère. Un personnage se souvient de quelque chose de crucial ; révélation. La mémoire arrive, la mémoire repart, reléguant celle-ci au rang d’outil au service de l’intrigue.

Ce qui m’intéressait, c’était de placer la mémoire comme un enjeu à part entière de l’intrigue ; qu’elle définisse et irrigue les univers comme elle peut définir nos vies.

C’était aussi de replacer la mémoire comme condition de l’identité à titre plus individuel. Certains se souviendront, bien que de façon faussée, de presque toute leur vie. Certains oublieront ce qu’ils ont vécu la veille. Mais tous pourront se questionner sur soi en revisitant son passé et donner un sens nouveau en réécrivant son histoire – jusqu’à se réinventer.

Et demandez-vous : qu’en serait-il si la réincarnation existait et que cette mémoire se prolongeait de vies en vies ?

Il restait à explorer ce que seraient des mondes se souvenant de tout, jusqu’à ses vies passées. D’une Terre telle que nous la connaissons où chacun se souvient uniquement de sa vie. Et d’hommes qui ont perdu une partie de leurs souvenirs.

une silhouette humaine translucide dont le contenu intérieur ressemble à des fragments de verre brisé ou de miroir. chaque fragment reflète une scène différente, floue. Fond sombre, tons bleu nuit et argent. Pas de texte dans l'image. Style : digital art semi-réaliste, ambiance contemplative

Pourquoi L'Âge des Oublis s'appelle ainsi

Le titre n’est pas une métaphore décorative.

Dans les Chroniques Chaotiques, la mémoire – individuelle, collective, cosmique – est un enjeu central. Pas un prétexte narratif. Un enjeu. Ce que les personnages ont oublié, ce qu’ils croient se rappeler, ce qu’ils ont choisi de ne plus voir ; tout cela pèse sur chaque décision qu’ils prennent.

Et derrière cela, une question plus grande encore : que se passe-t-il quand ce mécanisme opère à l’échelle d’un univers entier ?

Je ne répondrai pas ici. C’est ce que le livre est fait pour explorer.

Ce que je peux dire : l’oubli n’est pas une absence dans mon univers. C’est une force. Quelque chose qui œuvre, qui façonne, qui protège parfois – bien qu’involontairement – mais qui toujours détruit quand on ne le voit pas venir.

Ce que cela m'a coûté à écrire

Construire la mémoire comme mécanisme narratif sur sept tomes, c’est poser des règles très tôt. Et s’y tenir !

Chaque personnage a une relation différente à sa propre mémoire. Certains la fuient. D’autres la cultivent comme un jardin. D’autres encore ont perdu l’accès à des pans entiers d’eux-mêmes, et ne savent pas ce qu’ils ne savent plus.

La difficulté, dans l’écriture, ce n’est pas d’inventer ces différences. C’est de rester cohérent avec elles sur des centaines de pages. Un personnage qui a une mémoire fragmentée ne peut pas, dans une scène anodine, se souvenir avec précision d’un détail qu’il aurait dû avoir oublié. La continuité de la mémoire de chaque personnage est une contrainte d’écriture à part entière, aussi stricte que les règles de la magie.

C’est pour cela que certaines relectures du tome 1 n’ont porté que là-dessus. Vérifier que ce que chaque personnage sait, croit savoir, ou a oublié, à chaque moment du récit, reste juste.

Une conviction que ce livre porte

Je crois que nous sous-estimons ce que l’oubli fait à nos vies.

Nous valorisons la mémoire. Nous craignons de perdre nos souvenirs. Nous construisons des albums, des journaux, des rituels pour retenir.

Mais l’oubli n’est pas une perte choisie. Il peut être sélection lorsque tout n’est pas mémorisé de façon égale. Il peut être protection lorsque le souvenir est trop douloureux. Mais surtout, il peut être malédiction lorsque l’on perd ses souvenirs les plus chers.

Le problème, c’est quand ce choix nous échappe. Quand ce n’est plus nous qui oublions – mais quelque chose qui efface.

C’est là que commence L’Âge des Oublis.

Et vous, n’auriez-vous pas oublié quelque chose qui avait pourtant tout changé ?

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