
Quand on parle de magie dans un roman de fantasy, on parle presque toujours de la même chose.
Un personnage qui invoque, qui lance, qui consomme. Quelque chose d’exceptionnel qui tranche sur le monde ordinaire. Une couche ajoutée par-dessus la réalité pour la rendre plus spectaculaire.
Je voulais faire l’inverse.
Dans les Chroniques Chaotiques, la magie n’est pas une exception à la réalité. Elle en est la structure profonde.
Tout n'est qu'énergie
Ce postulat, je ne l’ai pas inventé. Il n’est que l’envers du décor de notre réalité macroscopique. Toute chose, reportée à sa plus infime composante de base, n’est qu’énergie, quittant ainsi le champ de la physique classique pour entrer dans celui de la physique quantique. La frontière entre le corps et l’espace qui l’entoure devient alors bien plus poreuse qu’elle n’en a l’air.
J’ai pris ce postulat au sérieux. Littéralement.
Si tout est énergie, alors la magie n’est pas un don tombé du ciel. Elle est simplement la capacité à percevoir et à agir sur la couche énergétique du réel – ou autrement dit, sur une chose dont seule notre perception limitée de la réalité nous sépare.
Certains la voient mieux que d’autres. Certains peuvent la modeler. Mais elle est là pour tous – pas comme un privilège, comme une propriété de l’univers.
Ce n’est pas de la magie que j’ai construite. C’est vision personnelle de ce que serait une vision unifiée de ce que serait notre réalité à l’aune d’une physique unifiée.
Le voyage entre les mondes comme trou de ver
Dans mon univers, les êtres capables de voyager d’un monde à l’autre ne se téléportent pas. Ils se dématérialisent.
Leur corps de matière cède la place à leur enveloppe éthérique – ce que l’on pourrait appeler, dans le registre scientifique, la forme énergétique pure d’un être vivant. Et dans cet état, ils traversent un plan intermédiaire ; un tunnel dont les parois scintillent et changent de couleur, qui les contient dans une trajectoire pour éviter qu’ils ne se perdent dans le néant.
J’ai pensé ce mécanisme à partir de ce que la physique théorique appelle un trou de ver. Une condensation de l’espace-temps qui crée un passage entre deux points éloignés. Sauf qu’ici, ce n’est pas l’espace qui se plie – c’est l’énergie qui se concentre au point de permettre le passage d’une forme immatérielle.
Les voyageurs qui maîtrisent bien cet art laissent d’ailleurs des sillons dans la trame énergétique du plan. Des traces lumineuses, des volutes qui persistent quelques heures avant de se dissiper. On peut les suivre. On peut aussi, si l’on est assez sensible, ressentir une familiarité dans un sillon – reconnaître quelqu’un à son empreinte énergétique.
La magie du voyage n’est donc pas un miracle. C’est une translation d’état. Quelque chose que la physique elle-même n’exclut pas entièrement – elle se contente de ne pas encore savoir comment la réaliser.
La bibliothèque akashique comme trou noir de l'information
Il y a une théorie en physique qui dit que l’information ne disparaît jamais.
Quand quelque chose est détruit – un atome, un objet, une vie – la structure informationnelle de ce quelque chose ne s’efface pas. Elle se transforme, se disperse, mais subsiste quelque part dans le tissu de l’univers. Cette idée a longtemps semblé contre-intuitive. Aujourd’hui elle fait débat, mais elle tient.
J’ai pris cette idée et je l’ai poussée jusqu’à son terme.
Dans les Chroniques Chaotiques, il existe un plan – un espace non matériel – qui aspire l’information de tout ce qui existe, de tout ce qui a existé, de tout ce qui pourrait exister. Comme un trou noir, mais informationnel. Ce plan absorbe et retient. Il grave dans son énergie le récit de chaque vie, chaque chose connue, inconnue, passée ou à venir.
Les oracles, dans mon univers, sont les êtres capables d’entrer en symbiose avec ce plan. D’y lire. Et parfois – à un prix qui peut consumer leur essence même – d’y écrire.
Ce n’est pas une bibliothèque mystique flottant dans les étoiles. C’est une mécanique. Une propriété de l’univers que j’ai nommée et que j’ai rendue opérationnelle dans le récit, avec ses règles et ses limites propres.
Pourquoi ce choix change tout à la narration
Je ne voulais pas d’une magie « gratuite » où tout aurait été permis ; où une scène forte aurait été annulée par la croyance qu’aurait pu avoir le lecteur en un sort à venir qui serait sorti du chapeau et qui aurait résolu le problème.
Une magie qui « coûte au personnage » aurait pu être intéressante pour la tension que cela peut créer dans le moment.
Mais c’est une magie loi du monde qui s’imposait pour créer quelque chose de plus profond : elle n’est plus une composante de l’univers mais l’univers lui-même, et elle change la façon dont les personnages comprennent leur propre existence.
Si tout est énergie, alors ils ne sont pas des corps qui pensent. Ils sont des formes énergétiques qui se matérialisent temporairement. La mort n’est pas une fin mais une transformation d’état. Le voyage entre les mondes n’est pas un exploit mais une compétence. La mémoire, ce thème central du livre, n’est pas un phénomène neurologique local – c’est une inscription énergétique qui se conserve. Seul l’accès peut se perdre, ou se retrouver d’une vie à l’autre.
Tout se tient. Parce que tout part du même postulat.
C’est cela que j’appelle une magie avec des règles – non pas des règles arbitraires posées pour limiter un personnage, mais une cohérence interne qui fait de chaque phénomène magique une conséquence logique d’un même principe fondateur.
Ce que ça m'a pris d'accepter
Il m’a fallu du temps pour décliner ce choix pleinement, l’assumer et le projeter dans tout ce que cela impliquait dans le récit.
Ancrer la magie dans des concepts scientifiques, même réinterprétés, même romancés, c’est faire preuve de vigilance et d’exigence dans l’écriture. Mais c’est aussi s’exposer à deux types de lecteurs opposés : ceux qui trouvent que la science casse le mystère, et ceux qui trouvent que la magie casse la rigueur. Entre les deux, il y a un équilibre à tenir.
Ce que j’ai compris, c’est que le mystère ne vient pas de l’absence d’explication. Il vient de l’échelle. On peut comprendre ce qu’est un trou de ver – et rester saisi par ce que représente l’idée de s’y dissoudre soi-même pour traverser l’espace.
La magie des Chroniques Chaotiques se comprend. Elle ne s’apprivoise pas pour autant.
Une question reste alors en suspens. Si la magie est la loi du monde, qu’est-ce que cela change à ce que nous sommes — à l’intérieur de ce monde ? Ce sera l’objet de mon prochain article.
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