
Huit : c’est le nombre de fois où j’ai réécrit une scène. Non pas pour la rendre plus belle, mais pour comprendre pourquoi Armand refusait de faire ce que je lui demandais.
Ça n’a l’air de rien, dit comme cela. Un auteur dont le personnage s’émancipe et refuse de prendre la direction souhaitée ; c’est presque un cliché du métier, une formule que l’on ressort en interview pour paraître mystique. Sauf que ce n’était pas ça. Armand ne résistait pas à l’intrigue. Il résistait à moi.
Alors qui est cet Armand ? Je l’ai déjà évoqué dans la constellation de portraits mais nous y revenons un peu plus en détail ici.
Ce que la Process Com m'a révélé
Un jour, dans le cadre professionnel, on m’a inscrit à une formation de Process Com ; une méthode qui identifie des personnalités selon des bases et des phases, des façons de percevoir le monde et d’y réagir sous pression.
Mon profil est tombé : empathique en base, promoteur en phase.
Ce que cela signifie, en clair : je fonctionne par défaut sur l’harmonie, la chaleur, l’écoute, l’attachement aux autres. Mais il y a une autre partie de moi qui fonctionne de manière bien différente, presque en antithèse : celle du défi, de l’action, du résultat, de la liberté qu’on ne négocie pas. Deux logiques qui cohabitent, et qui parfois, souvent, se font la guerre.
Pendant longtemps, je n’ai pas fait le lien avec Armand. Les premières versions du livre lissaient les émotions de mes personnages ; non pas par choix littéraire mais par réflexe. Je maîtrisais l’écriture comme j’essayais de maîtriser le reste : la bride serrée. On m’a fait remarquer, un jour, que je vivais exactement ce conflit-là ; des émotions intenses, et une volonté presque disciplinaire de rester leur maître. Je n’avais pas vu que j’imposais cette même discipline à mes personnages.
La dernière réécriture a changé cela. J’ai lâché la bride. Et Armand a cessé d’être raisonnable.
Il devint celui qu’il devait être. Quelqu’un qui peut choisir l’amitié contre son propre intérêt. Puis blesser cette amitié ou s’en détourner, sans un mot d’excuse, parce qu’elle menaçait sa liberté. J’ai compris que je n’avais pas inventé cette contradiction. Je l’avais transcrite.
Un ami absolu, sauf quand ses démons s'éveillent
Armand est construit sur une faille précise : l’amitié est, pour lui, la valeur suprême. Il donnera tout, portera tout, pardonnera presque tout … tant que le lien ne devient pas une chaîne. Le jour où l’amitié exige qu’il renonce à sa liberté, quelque chose bascule. Ce n’est pas de la trahison calculée. C’est un réflexe de survie qu’il ne maîtrise pas.
Ce n’est pas un manipulateur froid. Mais il y a, en lui, un versant qui peut y ressembler.
Face à un défi qu’il ne sait pas refuser, quelque chose bascule ; il oublie tout ce qui l’entoure et ne voit plus que son objectif ; tel le lion qui se retourne contre son dresseur, guidé par le seul instinct de se jeter sur ce qui est devenu l’objet de ses désirs. Ce n’est qu’après, une fois le calme revenu, qu’Armand mesure ce qu’il vient de faire. Et qu’il se trouve monstrueux.
Ce n’est pas non plus un ami parfait. C’est quelqu’un qui aime sincèrement – trop, parfois – et qui ne se pardonne jamais tout à fait de blesser ceux qu’il aime.
L’empathique en lui hait le promoteur pour les blessures qu’il inflige. Le promoteur hait l’empathique pour ce qu’il prend pour de la faiblesse et pour les attaches auxquelles il s’enchaine. Deux voix qui ne s’accorderont jamais, et qui doivent pourtant cohabiter dans le même corps. Alors Armand s’impose une discipline presque implacable ; un cadre qu’aucune des deux voix n’a le droit de franchir. Ce n’est pas l’harmonie. C’est une cohabitation forcée. Mais pour lui, c’est déjà une victoire.
Il ne s’aime jamais tout à fait pour ce qu’il est capable de faire. Il ne le montre jamais non plus. Face aux autres, il n’affiche que la solidité. Jamais la fissure, jamais le doute, jamais les jours passés à se faire violence.
Cela a un nom, dans la grille que j’ai utilisée. Ça n’a pas de nom, dans la vie. Et si vous le croisiez, ce n’est sans doute pas de la méfiance qu’il vous inspirerait. Ce serait l’envie de le prendre dans vos bras ; sans qu’il ne vous laisse jamais savoir pourquoi.
Pourquoi est-il ainsi ?
J’aurais pu laisser un Armand lissé. Lui retirer cette contradiction, en faire un ami fiable de bout en bout ; plus confortable, plus facile à aimer sans réserve. Je ne l’ai pas fait, et ce n’est pas une question d’audace littéraire. C’est une question d’honnêteté.
Un personnage sans faille ne ressemble à personne. Armand me ressemble parce qu’il porte exactement ce que je porte : l’exigence d’être présent pour ceux que j’aime, et le besoin, en dessous, de ne jamais me sentir enfermé par cette présence. Les deux sont vrais en même temps. Les deux se contredisent, parfois violemment. J’ai arrêté d’essayer de trancher entre eux le jour où j’ai compris qu’Armand ne tranchait pas non plus. Et qu’il ne fallait pas que je l’y oblige. Car ce n’aurait plus été lui.
Ce que cela change pour le lecteur
Rien, sur le papier. Le lecteur n’a bien évidemment pas besoin de connaître la Process Com pour ressentir Armand. Il le ressentira de toute façon ; dans une scène où il donne tout, dans une autre où il tourne le dos sans se retourner. C’est le principe même d’un personnage tout bonnement humain : on n’a pas besoin d’en comprendre l’architecture pour en sentir le poids.
Mais moi, je sais maintenant pourquoi cette scène m’a résisté à huit reprises. Armand ne refusait pas l’intrigue. Il refusait de mentir sur ce qu’il était. Et sur ce point précis, il avait raison contre moi.
Ce que je n’ai pas dit ici, c’est ce qu’Armand porte avant même la première page du livre, et ce que ce passé va encore lui coûter. Cette histoire-là est bien tracée, mais ne m’appartient pas encore tout à fait. Elle est là, en réserve, pour les tomes qui viennent.